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TRIBUNE

Maroc et coronavirus : Alea Jacta Est !

Une intéressante digression a été publiée le 31 août dernier par notre confrère en ligne «Le Courrier de l’Atlas», sous la plume du journaliste et intellectuel Abdellatif El Azizi. Une Tribune qui interpelle et ouvre pas mal d’horizons de réflexion…

Par ABDELLATIF EL AZIZI

Coronavirus ! L’ennemi est là. Nous sommes cernés. Ses chiffres égrenés avec monotonie par des speakers blasés prennent soudain un sens; ils ont désormais un visage. Ils s’appellent Aïda (jeune épouse de 22 ans emportée avec son bébé de 6 mois par ce salaud de virus. Asma cueillie dans la fleur de l’âge. Il y a aussi Fatima, surnommée «la sage de la famille» par sa fratrie et qui a sombré dans la folie deux jours avant de rendre l’âme dans des souffrances insensées. Il y a aussi ce bébé, prunelle des yeux de Rabéa et Karim, qui ne leur a même pas donné le temps d’espérer, entré par la porte principale de la clinique avant de sortir le lendemain par la cave, sans vie. Il y a Hamid, ce quinquagénaire au sourire éternel, le cœur sur la main, toujours en avance d’un bon geste, d’une parole réconfortante.

«Les violons longs des sanglots de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone», se morfondait Paul Verlaine. Or l’automne n’a jamais été aussi triste avec cette file de corbillards interminable, ces deuils à répétition et cette profonde mélancolie qui frappe les visages dans la rue. Car l’ennemi est bien là, tapi à la porte. Il s’approche dangereusement. Il se fout du drame conséquent des mesures d’isolement ou d’une distanciation sociale qui n’en finit pas.

Comment oublier, quand il y a les autres ?

Et puis comment oublier, quand il y a les autres… ? Des frères, des fils, des filles, des voisins proches, des amis, des conjoints, alors qu’on nous avait dit que cette saloperie s’attaquait aux vieux, à ceux dont la vie est derrière eux ? Cyniquement, on y a cru, pensant qu’après tout, au terme d’une vie, il fallait bien mourir de quelque chose. Et puis non, les chiffres de la maladie donnés par le ministère reprennent trop de noms de jeunes hommes bien sous tous rapports, avant qu’on nous serine tout dernièrement que le nombre de bébés admis dans les réanimations était en croissance exponentielle.

Il y a bien longtemps de cela, des docteurs joufflus se sont succédé à l’antenne pour nous dire la chose et son contraire. Par exemple que les symptômes se limitaient à la fièvre, à la toux et au nez qui coule. Tous ceux que j’ai vu mourir ont eu autre chose comme symptômes : des diarrhées, des tachycardies, le sang qui se glace dans les veines et même la démence ! Chaque fois, le certificat de décès ne s’embarrassait guère de ces détails : mort du «Covid». Simple et expéditif. Vous avez dit virus «Delta» ? Peu importe ! Au cimetière, rien ne ressemble plus à un macchabée qu’un autre macchabée.

Je vous cite un ami, touché lui aussi par le virus, qui a préféré en rire : «je n’ai jamais compris le sens d’une expression comme celle-ci : «C’est une vie de chien !» Confiné, isolé, je reçois ma nourriture sur le palier, juste un petit toc-toc qui me prévient que le repas est déposé devant la porte et j’aboie un peu de l’intérieur, histoire qu’on sache que je suis toujours vivant» !

Rire du «Covid» ? Pourquoi pas ?! La meilleure réponse à ce salopard qui se faufile dans les chaumières sans être invité est de se foutre de sa gueule. Tu n’auras pas ma liberté de penser. N’est-ce pas Pierre Desproges, humoriste français atteint d’un cancer en stade avancé, qui chantait «Noël au scanner, Pâques au cimetière» ? Pourquoi moi ? Et pourquoi pas moi ? Hypocondriaques s’abstenir, mais on peut toujours penser comme Woody Allen : «Je n’ai pas peur de mourir, mais je préfère ne pas être là quand cela va arriver».

Un signe de plus de la fin des temps ?

Alors comment panser la pandémie ? Que penser de ces malheurs soudainement si proches et si dangereusement réels ? Si on disposait d’une échelle Richter pour mesurer l’impact psychologique d’une catastrophe naturelle, où se situerait la crise du coronavirus ? Au vu de l’angoisse provoquée par cette peur diffuse, cet ennemi invisible qui frappe où il veut, quand il veut, il semble que le niveau serait bien plus élevé qu’on ne pensait… En tout cas, on voit bien désormais proliférer peurs et rumeurs malsaines où beaucoup tentent désormais de chercher dans le Ciel ou chez le diable la cause de ces malheurs.

Pour beaucoup de gens, ce «cataclysme» n’est qu’un signe de plus de la fin des temps. Si la question des incertitudes qui accompagnent la propagation de la pandémie traverse toutes les couches de la société, y compris une élite déboussolée par les volte-faces de ce minuscule mais bien redoutable être vivant, pour les religieux de tous bords, c’est un message fort du Ciel pour réveiller l’humanité de sa torpeur. Pour d’autres, c’est mère Nature qui se venge d’avoir été trop malmenée. De toutes les façons, les gourous de l’écologie sont là pour nous prédire le pire.

Il est évident que la question qui nous hante depuis deux ans est devenue pressante. Surtout quand notre sentiment profond est que l’avenir est, plus que jamais, incertain. De cet enchaînement des causes et des événements, de ces drames qui nous touchent désormais dans notre chair, face à ces innombrables deuils, y aurait-il donc quelque chose à tirer ? Autrement dit, la pensée, la sagesse ou la religion peuvent-elles être d’une quelconque utilité face à la mort d’un être aimé ? On peut penser comme Michel De Montaigne, que si l’on arrête de vivre par peur de mourir, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Pour ce qui est de la mort, pensait-il, «anticipons, soyons toujours botté et prêt à partir». Et dans tous les cas, à ce stade : Alea Jacta Est (NDLR : «Les dés sont jetés», citation attribuée à l’empereur romain Jules César).

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