Web
Analytics
INTERVIEW

Chaimaa El Ghani : «Je ne crois pas aux experts qui ne descendent jamais dans l’arène !»

Chaimaa El Ghani incarne une figure montante de l’écosystème entrepreneurial marocain. Son parcours dessine une trajectoire singulière : passer de la rigueur comptable au pilotage d’écosystèmes d’innovation. Ses actions s’articulent autour de quatre piliers : le mentorat de jeunes porteurs de projets, la valorisation des programmes publics («Forsa», «SMIT», «Technopark»…), la défense du leadership féminin et l’engagement associatif. Sa double appartenance, terrain et institution, fait d’elle une voix crédible. Sa visibilité repose moins sur «le bruit» que sur la constance d’un message : l’entrepreneuriat utile, ancré, humain.

Votre parcours est aussi polyvalent qu’efficace. Quel est donc votre secret ?

Chaimaa El Ghani : Il n’y a pas de secret. Il y a une discipline. Celle de rester apprenante, quel que soit le poste occupé. J’ai commencé ma carrière dans les écritures comptables. Analyser des chiffres. Rapprocher des comptes. Cette rigueur ne m’a jamais quittée. Puis l’entrepreneuriat m’a enseigné autre chose. L’incertitude. L’audace. La capacité à décider sans toutes les données. Aujourd’hui, à la Société Marocaine d’Ingénierie Touristique (SMIT), je pilote l’incubation des TPE et PME touristiques. Je convoque les deux mondes en même temps. La méthode du chiffre. Et l’intuition du fondateur. Mon vrai moteur, c’est la curiosité du terrain. Je ne crois pas aux experts qui ne descendent jamais dans l’arène. Tous les moments partagés avec un entrepreneur m’enseignent quelque chose. Je réunis les visages, pas les titres. Je préfère un projet utile qu’une fonction prestigieuse. Ma polyvalence, si elle existe, est née d’une habitude simple : comprendre l’humain avant le business model.

Votre avis sur l’approche genre dans l’entrepreneuriat au Maroc ?

Chaimaa El Ghani : Le Maroc avance. Honnêtement, plus vite qu’on ne le dit. Des programmes comme «Min Ajliki», le volet féminin d’Intelaka, ou les initiatives de la SMIT pour le tourisme inclusif ont ouvert des portes. La Coopérative El Moukawila, que j’ai cofondée, est née de cette dynamique. Mais ouvrir n’est pas franchir. Les chiffres parlent. Les femmes restent minoritaires parmi les bénéficiaires de financements structurants. Elles sollicitent moins. Elles s’autocensurent. Elles avancent en doutant deux fois plus. L’approche genre est un travail de fond sur les imaginaires collectifs. Sur la confiance. Sur la place laissée à la réussite féminine dans les récits familiaux et médiatiques. Tant qu’une jeune femme hésitera à dire «Je suis cheffe d’entreprise» avant de dire «je suis maman, épouse, fille…», nous n’aurons pas encore terminé ! L’écosystème marocain doit cesser de regarder les femmes entrepreneures comme une catégorie fragile à protéger. Elles sont un levier de croissance nationale pure et simple. 

Vous avez approché la réalité de l’écosystème entrepreneurial. Que pensez-vous de la jeunesse au Maroc ?

Chaimaa El Ghani : Elle me bouleverse. Vraiment. À chaque Comité d’Incubation, je vois passer des dossiers d’une intelligence rare. Des jeunes venus de Settat, de Marrakech, de Béni-Mellal, qui repensent l’agriculture, le tourisme rural, la mobilité, l’artisanat numérique, le gaming… Ils sont connectés au monde. Ancrés dans leur territoire. Ils maîtrisent des outils que ma génération a découverts tard. Cette jeunesse doute. Elle se demande si elle a le droit de réussir chez elle. Le manque de figures proches, accessibles, leur pèse plus que tout. Ils ont besoin de modèles vivants. Quand je les rencontre dans le cadre du programme «Forsa», des programmes Technoparc ou des dispositifs SMIT, je leur répète une chose. Le Maroc a besoin de vous ici, maintenant, avec vos colères et vos rêves. Cette génération porte une énergie que peu de pays possèdent. Notre devoir d’accompagnateurs est évident. Ne jamais éteindre cette flamme !

En tant que femme experte, qu’est-ce qui vous motive le plus ?

Chaimaa El Ghani : L’instant où une porteuse de projet relève la tête. Cet instant précis où elle cesse de s’excuser d’exister. Tout le reste découle de là. Je n’ai pas choisi ce métier pour les indicateurs de performance. Je l’ai choisi pour ces moments-là. Voir une artisane signer son premier marché public. Voir une diplômée transformer un mémoire universitaire en startup viable. Voir une mère célibataire structurer sa coopérative. Ces scènes me tiennent debout. Elles valent toutes les promotions du monde. Ce qui m’anime aussi, c’est la conviction que mon travail dépasse ma personne. Avec chaque femme que j’accompagne, c’est tout un cercle qui se redresse. Sa fille. Sa sœur. Sa voisine. La transmission est invisible, mais réelle. Elle traverse les générations sans bruit. Et puis, je l’avoue, il existe une part plus intime. Faire reculer certains plafonds, à mon échelle, pour que celles qui viennent après, n’aient plus à les nommer. Je ne veux pas être l’exception. Je veux être un maillon. Un parmi des milliers, pour qu’un jour on ne dise plus «femme experte». Mais juste experte.

Avec tous les programmes et les fonds dédiés, qu’est-ce qui manque encore pour que la jeunesse réussisse ?

Chaimaa El Ghani : Le problème n’est plus l’argent. Disons-le franchement. «Intelaka», «Forsa», «Awrach», les dispositifs de la Caisse Centrale de Garantie, les Guichets des Centre Régionaux des Investissements, les programmes de l’OFPPT, les chèques d’accélération privés… Les outils existent. Ils sont nombreux. Parfois trop… Ce qui manque, c’est le capital humain entre les lignes du dossier. L’accompagnement long, exigeant, sincère. Trop de jeunes décrochent leur financement puis se retrouvent seuls face au terrain. La gestion d’équipe. La fiscalité. La négociation fournisseur. Le moment où la trésorerie vacille à trois jours de la paie. Personne ne leur a appris à traverser ces tempêtes-là. Il manque aussi l’instauration de la culture de l’échec. Au Maroc, tomber reste une honte sociale, pas une étape. Tant que nous n’aurons pas réhabilité le droit d’échouer, peu oseront vraiment se lever. Il manque aussi la coordination entre les acteurs. Les dispositifs se chevauchent. Les sigles s’empilent. Un porteur de projet ne devrait pas avoir besoin d’un GPS pour trouver l’aide à laquelle il a droit. Notre prochain défi est là. Simplifier. Humaniser. Durer dans le temps.

En tant qu’experte, quel conseil portez-vous pour les jeunes femmes ?

Chaimaa El Ghani : Ne demandez la permission à personne ! Surtout pas à vous-mêmes… Les jeunes femmes que je rencontre arrivent souvent avec un projet brillant et une voix qui s’excuse. Cassez ce réflexe. Vous n’avez pas à mériter votre place. Elle est déjà la vôtre. Misez sur la compétence avant l’apparence. Maîtrisez vos chiffres. Comprenez votre marché mieux que quiconque. Personne ne pourra vous discréditer si vous savez de quoi vous parlez. Construisez un cercle, pas un carnet d’adresses. Cinq, dix personnes qui vous diront la vérité, qui vous prêteront leur courage durant les jours faibles. Ce cercle vous sauvera plus que n’importe quel financement. Acceptez la solitude des décisions. Personne ne signera à votre place. Personne ne portera la responsabilité à votre place. C’est dur. C’est aussi profondément libérateur. Enfin, et c’est peut-être l’essentiel, ne perdez jamais votre douceur. La dureté du monde des affaires n’exige pas que vous deveniez dure. Les meilleures dirigeantes que je connaisse sont à la fois fermes et profondément humaines. 

Avez-vous un jugement sur vous-même ?

Chaimaa El Ghani : Question redoutable ! Plus difficile que toutes les précédentes parce qu’elle exige une honnêteté que l’on accorde rarement à soi-même. Je suis une femme en mouvement. Imparfaite. Exigeante. Parfois trop. Avec moi avant les autres. Je porte en moi une «intranquillité» douce, celle qui pousse à toujours apprendre, à ne jamais se contenter de ce qui est acquis. C’est une force. C’est aussi un poids. Mes qualités, je les connais. Je sais écouter avant de juger. Je sais voir le potentiel d’un projet quand d’autres ne voient que ses failles. Je sais transformer une idée fragile en feuille de route concrète. Cette capacité à faire le pont entre le rêve et le chiffre, entre l’audace et la rigueur, est probablement ma signature professionnelle. Je suis perfectionniste, et cette quête du bienfait peut me ralentir là où il faudrait simplement avancer. J’apprends, lentement, à déléguer la confiance autant que les tâches. Je crois être quelqu’un de profondément loyal. À mes convictions. Aux personnes que j’accompagne. À ce pays qui m’a vu naître et grandir.

Propos recueillis par H. E.

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button