Madison Cox à cœur ouvert

Madison Cox, Président de la Fondation Jardin Majorelle, a reçu la presse nationale, le 30 janvier dernier à Marrakech, à l’occasion de l’ouverture de l’exposition «Yves Saint Laurent en scène», dédiée aux costumes et décors de théâtre, music-hall et ballet. Il a répondu à nos questions.
Peut-on dire que la scène a été pour Yves Saint Laurent un véritable laboratoire créatif ?
Absolument ! Vous avez d’ailleurs très bien défini ce que représentaient pour lui le théâtre et le spectacle. Dès son plus jeune âge, Yves Saint Laurent montait déjà des spectacles : à treize ou quatorze ans, il en imaginait pour deux spectateurs seulement, ses sœurs. Il créait les costumes, concevait les décors, réalisait de petits programmes, mettait en scène des poupées… Tout était déjà là. Le spectacle a été pour lui une source d’inspiration colossale. Assister à une performance, que ce soit dans la rue, dans un théâtre classique ou sous une tente, procure ce sentiment très particulier d’être transporté ailleurs. Pour un jeune homme qui a connu une jeunesse difficile, le théâtre a été une manière de s’évader, d’entrer dans un autre monde. Ce monde est profondément international. On peut, par exemple, se rendre sur la place Jamaâ El Fna à Marrakech, écouter un conteur sans forcément comprendre les mots, et pourtant ressentir que tout le monde est emporté. La danse, la musique, la gestuelle constituent un langage presque universel. Le théâtre est aussi un espace de refuge et de magie. Lorsque les lumières s’éteignent et que le rideau se lève, on espère être transporté. C’est un aspect important à montrer chez Yves Saint Laurent, notamment pour les jeunes générations : il n’est pas nécessaire d’avoir de grands théâtres ou des édifices monumentaux. La magie peut opérer entre deux personnes, cinq personnes, simplement par le geste et l’imaginaire.
Parmi les collaborations présentées, Roland Petit», Zizi Jeanmaire, «Johnny Hallyday, etc, laquelle incarne le mieux l’esprit de l’exposition ?
C’est une question difficile, car chacune de ces collaborations est importante. Mais je pense que la relation avec Zizi Jeanmaire incarne particulièrement bien l’esprit de l’exposition. Elle réunissait le spectacle, la musique et une amitié profonde et durable. À cela s’ajoute Roland Petit, le mari de Zizi Jeanmaire, chorégraphe majeur du ballet et de la danse. Il a offert à Yves Saint Laurent, dès un très jeune âge, un espace d’expression exceptionnel. À seulement 26, 27 ou 28 ans, Yves Saint Laurent concevait déjà des costumes pour des productions majeures, notamment pour le Ballet de l’Opéra de Paris, mais aussi pour le Ballet de Marseille. Ces collaborations ne se limitaient pas au music-hall. Elles s’étendaient à l’opéra, au ballet et à la danse contemporaine. Elles rappellent les relations fortes qu’il entretenait également dans le cinéma, notamment avec Catherine Deneuve. Le cinéma était encore un autre monde, dans lequel nous n’avons pas souhaité entrer ici. Peut-être le traiterons-nous un jour… Mais il était essentiel de rappeler l’importance du théâtre, du ballet et de la musique dans son parcours. On en oublie parfois le rôle fondamental, alors qu’ils ont été des piliers de sa création. Le Maroc, de ce point de vue, est d’une richesse exceptionnelle : ses formes de danse, de musique ou de théâtre sont peut-être différentes, mais elles poursuivent le même objectif fondamental, celui de transporter, d’emmener ailleurs.
En quoi l’étape de Marrakech se distingue-t-elle du premier volet présenté à Rome ?
Rome était une étape très différente. L’exposition y était présentée dans un lieu beaucoup plus modeste. Il n’y avait ni textiles, ni vêtements, ni costumes. On y montrait uniquement des dessins, sans photographies, sans programmes. C’était une présentation très émouvante, car elle se tenait dans les sous-sols d’un ancien théâtre. C’est précisément là qu’est née l’idée de développer ce projet : pourquoi ne pas mettre en lumière cette œuvre, largement méconnue ou oubliée ? Les costumes réalisés en 1966 datent de près de soixante ans. Très peu de personnes aujourd’hui les ont vus sur scène ou ont assisté à ces spectacles. À Marrakech, l’exposition prend une autre ampleur. Elle permet de redonner vie à cet héritage, de l’inscrire dans un contexte culturel vivant et profondément en résonance avec l’esprit du spectacle. Cette étape marque ainsi une forme d’aboutissement, mais aussi de transmission.
Entretien réalisé par LAIDIA FAHIM



