FOCUS

Les filles toujours en décalage à la campagne !

«La déscolarisation et l’accès limité aux
soins de santé pour les filles en milieu rural au Maroc demeurent une
réalité !
» Ce constat ressort dans le dernier rapport du Haut
Commissariat au Plan, publié en 26 octobre dernier. Dans ce document, l’organisme
indique en effet que l’accès des jeunes filles aux cycles de l’enseignement
secondaire reste encore en-deçà du niveau escompté et que les établissements d’enseignement
sont souvent éloignés des habitations…

Etienne
Dally

Le
Maroc a entrepris, depuis quelques années, une importante politique de
désenclavement scolaire, conduisant à un taux d’accessibilité avoisinant les
80%. Cependant, il reste que l’accès à l’éducation et à la santé n’est pas toujours
ce qu’il devrait être dans de nombreuses zones rurales. En effet, d’après les
chiffres publiés récemment par le Haut Commissariat au Plan (HCP), «au
collège, le taux net de scolarisation des filles rurales est de 39,73% en 2019,
contre 80,15% pour les filles urbaines. Au niveau du secondaire qualifiant, ce
taux est de l’ordre de 12,48%, contre 57,39% pour les filles en milieu urbain
et 38,1% au niveau national»
. Au regard de ces chiffres, l’appréciation de Saïda
Idrissi, militante féministe et ancienne Présidente de l’Association Démocratique
des Femmes du Maroc (ADFM), est sans 
équivoque : «on constate une déperdition scolaire après le
primaire !»
.

On
pénalise les filles…

Pour
tenter de comprendre cette déperdition, la sociologue marocaine Soumaya Naâmane
Guessous souligne qu’avant de parler des femmes rurales, il convient avant tout
de comprendre les caractéristiques du milieu rural national. «Il y a au
Maroc 33.000 douars dans le milieu rural et les habitations y sont très
dispersées. C’est une caractéristique particulière qui explique en grande
partie les difficultés à installer les infrastructures de base à proximité des
populations»
, précise-t-elle.

«La
plupart des technocrates, ingénieurs et géographes considèrent le milieu rural
marocain comme un espace géographique. Or, dans la réalité, le rural désigne un
ensemble de valeurs culturelles, de croyances… La question de l’accès à la
santé et à l’enseignement dans ce milieu s’inscrit dans un contexte marqué par
plusieurs types de ruralités»
, complète Abderrahim Anbi, sociologue spécialiste des
problématiques rurales.

«La
plupart des collèges et des lycées sont loin des douars, et bien souvent il n’y
a pas de transports pour assurer le trajet, ce qui complique forcément l’accès
des filles à l’enseignement. Les parents ne peuvent pas, ou ne veulent pas,
envoyer leurs filles à l’école, pour des raisons sécuritaires et culturelles.
On a toujours plus peur pour une fille que pour un garçon. On pénalise donc les
filles parce qu’elles sont des filles, au bénéfice des garçons sur lesquels les
familles préfèrent miser»
, renchérit Saïda Idrissi. Pour cette militante,
l’éloignement des établissements scolaires secondaires et l’insécurité
expliquent en grande partie l’abandon scolaire constaté chez de nombreuses
jeunes filles.

Un
paradoxe étonnant

D’après
le Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique
au titre de la période 2016-2017, les filles ont été plus vulnérables que les
garçons en matière de décrochage : 8% plus que les garçons au collège et
10,3% au lycée (autant que les garçons). «Dans certains milieux ruraux, des
pensionnats gérés par l’Entraide Nationale ou des Associations accueillent des
jeunes filles pour qu’elles soient scolarisées, mais l’éloignement des collèges
et des lycées par rapport aux douars reste un obstacle majeur»
, révèle
Soumaya Naâmane Guessous.

Si
la sociologue se dit optimiste quant à l’accès des jeunes filles à la scolarité
dans les années à venir, estimant que «cette décennie sera celle de la
généralisation de la scolarité au niveau du primaire»
, elle se montre toutefois
plus sceptique concernant l’accès des femmes aux soins de santé. En effet, le
HCP, le taux de mortalité demeure élevé en milieu rural. La proportion des
femmes à la campagne ayant bénéficié des soins de type prénatal qualifié est de
79,6%, contre 95,6% des femmes citadines (88,5% au niveau national). «La
pauvreté et la vulnérabilité à la pauvreté entravent l’accès des femmes à des
soins de santé reproductive de qualité, ce qui se répercute de facto sur le
taux de mortalité maternelle mais également néonatale
», révèle une étude
sociologique sur les femmes et l’accès aux soins de santé reproductive au
Maroc, publiée en 2017.

Alors
que le Maroc est actuellement le troisième pourvoyeur hors Union Européenne de
médecins pour la France, selon le Conseil National de l’Ordre des Médecins Français,
il peine à pallier le manque de praticiens et d’infirmiers dans ses régions
rurales. Un paradoxe étonnant. «Le Maroc est l’un des 57 pays souffrant
d’une pénurie aiguë en professionnels de la santé avec un ratio de 1,86 médecin
pour 1.000 habitants»
indique le Conseil Économique, Social et Environnemental
(CESE) dans un rapport sur les soins de santé de base. «La répartition des
médecins est très mal faite; beaucoup ne veulent pas aller dans des petites
villes ou dans les villages. On se retrouve avec des dispensaires pas équipés
du tout, des infirmiers présents une fois par semaine et des médecins présents
une fois par quinzaine»
, affirme Soumaya Naâmane Guessous.

Question
de pudeur ou manque de moyens financiers ?

Au-delà
de la pénurie de praticiens dans le milieu rural, l’absence de médecins femmes
peut-elle contrarier l’accès des femmes aux soins de santé ? Oui, estime
Abderrahim Anbi, sociologue spécialiste des problématiques rurales. Selon lui, beaucoup
de femmes sont mal à l’aise à l’idée de dévoiler leur corps devant un médecin homme.
«Les maris ont encore tendance à jouer le rôle de «médiateur» entre la femme
et le médecin»
, explique-t-il. Un constat que ne partage pas la sociologue Soumaya
Naâmane Guessous qui estime qu’en réalité, c’est «un luxe» que les
femmes, confrontées à de grandes difficultés d’accès aux soins de santé, ne
peuvent se permettre. «Dans les villes, peut-être, mais dans les campagnes,
les femmes se heurtent à tellement de négligences que même face à des hommes,
elles ne sont pas toujours pudiques. Quand il y a un médecin, qu’il s’agisse
d’un homme ou d’une femme, elles y vont»
. Abderrahim Anbi déplore, quant à
lui, «l’absence d’une politique sanitaire ou sociale», estimant que «nous
avons des projets généraux concernant la pauvreté et la santé, mais il n’y a
pas de spécificités»
.

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